Je me souviens très bien de l'envie, de l'obsession. Tout avait demeuré, mais simplement engourdi.
Aujourd'hui, je me souviens.
L'angoisse sur la piste de décollage. Les derniers petits mots entre stagiaires avant la grande aventure. Des plaisanteries lancées sur des tons nerveux, et les rires qui détendaient un peu aussi.
Au matin il y avait eu l'euphorie d'apercevoir un ciel prometteur, l'effervescence au petit déjeuner, les perf' étaient tous fous - je m'y inclus aussi :D - et faut dire que les inuits en ont aussi profité!
Le vent était timide au déco, et contrairement à mes prédécesseurs j'ai pas du en vouloir assez car il m'a fallut foirer deux décos pour partir pour de bon - grâce à Patrice devrais-je surtout préciser!
Curieuse sensation que de décoller pour un grand vol. Tu cours autant que sur un décollage de pente école, la terre défile sous tes yeux, mais en un instant, des sapins, des chemins, des buissons, des personnes minuscules, le monde entier, défile sous tes pieds et ton regard ébahit. Le tout bien loin de ton monde à toi, une toute autre dimension, tellement plus colorée, tellement plus grandiose - que j'aime le monde vu d'en haut *frissonne*. La vallée toute entière semble t'appartenir. Tu pourrais te croire seul au monde, mais bientôt tu aperçois la pente école - ton atterrissage - les inuits faisant du gonflage en contrebas - qu'est ce qu'on est haut :D - et surtout tu as cette précieuse petite radio pour te donner de très bons conseils en cours de vol - merci les monos! Sans parler de la prise de terrain et atterro!
Ca vient d'ailleurs bien trop vite... Le temps de faire quelques virages, de piloter un peu à la sellette, se laisser porter... observer, boire le monde des yeux... Parfois croiser un thermique quand on a de la chance en fin de matinée, voire même l'enrouler, ou bien se prendre sa dégueulante pour en sortir avec un effet de tangage - ou de roulis si t'as même pas eu le temps d'entrer dedans! - bref, beaucoup de choses marrantes en fait! Les nuages qui s'exposent, évoluent au dessus de toi ou au loin, sous des yeux attentifs, les méninges qui se rappellent les cours météo et aéro d'il y a quelques jours.
Et puis en suivant bien les consignes, tu arrives déjà en finale de prise de terrain, tu sors de ta sellette, prêt à courir, petite prise de vitesse avant un freinage progressif et total. Les pieds bien au sol, tu lève la tête vers ton décollage bien trop en retrait pour qu'il soit visible, et tu souffle un grand coup. Tu ne saisis pas très bien ce qu'il vient d'arriver, mais quelque chose en toi te le fait ressentir malgré tout.
Un trop plein d'émotions s'empare de toi, et tu n'as qu'un mot à la bouche: "Encore!"
Je me souviens... aussi du dernier vol de cette journée magique. De la douce chaleur du soleil couchant, du vent d'Ouest qui m'emmenait, du plaisir à me corriger seule parfois, du plaisir à engager un peu plus mes virages, du plaisir à me laisser glisser dans l'air, du plaisir à faire mes premières expériences là haut, du plaisir à n'en plus finir, rien que du plaisir.
Irrémédiablement piquée à cette douce drogue qu'est le parapente. Irrémédiablement déterminée à devenir pilote. Il n'y a pas plus belle façon de voir le monde. Et qu'est ce que j'aime le monde... le ciel, une fois qu'il est un peu compris, peut te donner la sensation que le monde entier t'appartient.
Je n'rêve plus, je vis ce doux rêve qu'est celui de ressentir l'être humain devenir oiseau. Comme des ailes qui lui auraient subitement poussé, et repoussé ses limites de créature terrestre.
Quel beau rêve que d'avoir le ciel pour terrain de jeu...
Quelle belle vie que de pouvoir vivre ce rêve.
Sous une voile, les yeux voient soudainement différemment, et transforment un monde beau en une terre mirifique. Et le magicien de toute cette alchimie, s'étend au dessus de nos têtes, vêtu d'un épais et intense manteau bleu...
Ciel...
En attendant "encore" ... je me souviens...
Et il y a tant... à se souvenir :)
picture: Cédric après un beau déco bien thermiqué au Col de Bleyne :)


